mardi, septembre 03, 2013

Le hasard, c'est imprévisible [tranche de life]

L'article qui suit tranche nettement avec le mandat premier de mon blog, mais je ne pouvais pas garder tout ça pour moi, d'où cette tranche de life impromptue. 

Ce matin, à bord de ma bagnole, je pars faire des courses. Sur une route 70km/h, je progresse tranquillement vers ma destination. Rien ne me presse, car je suis en congé. 

Soudain, à la sortie d'une courbe, je vois une femme qui agite les bras. Je ralentis légèrement, incertaine de ce que je vais faire. Est-ce qu'elle fait du "stop"? Si c'est le cas, je vais passer mon chemin, j'ai une peur légèrement irrationnelle des auto-stoppeurs. J'hésite toutefois, car à voir ses signaux, il s'agit peut-être d'une urgence? Toujours est-il que ma réflexion s'éternise jusqu'à ce que j'arrive à sa hauteur... et que celle-ci me force à prendre une décision.

La dame se jette carrément sur ma voiture pour m'obliger à arrêter et s'écarte juste avant que je la percute. Je me range sur l'accotement, complètement déboussolée. Je baisse légèrement la fenêtre et elle vient m'adresser la parole.

Ce qu'elle veut? Que je la conduise à 15 minutes de là, car elle a oublié ses médicaments chez quelqu'un et c'est urgent. Je refuse une première fois, car ce genre de préambule ne me semble pas porteur d'un happy ending. Cependant, elle me supplie d'accepter de la prendre... Et son regard m'oblige à lui ouvrir la portière. 

Nous rejoignons la route sous la pluie de ses remerciements. Je la gronde un peu d'avoir été aussi imprudente en se jetant ainsi sur la route. Elle m'explique que toutes les voitures l'ignoraient et qu'elle n'a pas eu le choix. Elle se présente, je fais de même. Le silence s'installe, doublé d'un léger malaise. Je finis par lui parler de ses fameux médicaments, en soulignant qu'ils me semblent être très importants. Elle acquiesce, m'expliquant qu'elle en prend pour son anxiété, sa dépression, sa schizophrénie... Et se met à tousser d'une toux grasse et profonde. 

Soudain, tout se met à faire du sens dans ma tête. Je reconnais son nom, sa toux, son discours. Je lui demande si elle connait un certain endroit, là où je bossais encore il y a un peu plus d'un mois en tant qu'intervenante sociale. Elle hésite, me demande de lui décrire. Je lui dis plutôt qu'elle me fait penser à quelqu'un. Je lui explique qu'une femme a téléphoné à cet endroit vers avril-mai, en grande détresse, qu'elle portait le même prénom qu'elle et me faisait beaucoup penser à elle. Elle se tourne vers moi, les yeux ronds et me répond qu'elle est bien cette personne. 

Cet appel au printemps m'avait grandement chavirée. Une journée où je bossais seule, j'ai reçu un appel que je qualifierais de détresse. Au bout du fil, une femme complètement épuisée, sur le bord du précipice était prête à s'y lancer si quelqu'un ne lui tendait pas la main. Ce qu'elle cherchait? Une seule bonne raison de croire que ça valait la peine de continuer à se battre. 

Je décrirais cette femme comme une grande écorchée. Le genre de personne très souffrante qui passe à travers les mailles du filet de sûreté de notre société malade. Du genre trimbalée à gauche, à droite, qui ne reçoit jamais de soins et d'aide de façon constante et cohérente. Du genre laissée à elle même.

Je me souviens que nous avions parlé longtemps, presque une heure. J'essayais d'analyser avec elle les cartes qu'elle pouvait jouer et il ne lui en restait plus beaucoup. Elle nageait dans une eau froide, vide, sans bouée. Elle n'avait de lien avec aucun service, aucun intervenant et les tentatives passées lui avaient laissé un goût très amer. La seule personne pouvant l'aider, c'était son médecin, qu'elle voyait deux jours plus tard. Toutefois, lorsqu'elle m'a dit son nom, mes espoirs s'étaient un peu assombris. Le hasard voulait qu'on ait toutes deux le même médecin, lequel est bien peu empathique et encore moins compréhensif. Bref, un fonctionnaire. J'ai cependant misé toute l'énergie qui me restait à la convaincre de bien préparer son rendez-vous de façon à faire comprendre l'urgence d'agir.

Mais ce qui a été le plus difficile à travers cette conversation, ça été de faire du slalom entre les "je n'ai plus aucun espoir", "je veux mourir", "je veux me tuer". Le fait est que, du bout d'une allumette presque consumée, j'ai réussi à rallumer de justesse chez elle un espoir : si elle avait fait l'effort d'appeler, c'est qu'au fond d'elle, elle savait qu'il y avait encore quelque chose à sauver. Aussi, j'ai réussi à lui faire promettre de ne pas mettre fin à ses jours avant d'avoir au moins vu son médecin. 

Dans le métier, certains prétendront qu'ils ne se laissent pas atteindre par ces situations crève-coeur, qu'elles font partie du boulot... Oh, ils les traitent efficacement, adéquatement, obtiennent des résultats. Mais parfois, j'avais l'impression qu'à s'en tenir à une telle approche, c'était comme de s'apparenter à un ordinateur qui traite des données. C'est peut-être aussi pour ça que je ne bosse plus dans le domaine. Cette empathique trop grande a été mon plus grand outil de travail et aussi mon talon d’Achille. Après cet appel, peu des professionnels et collègues que je côtoyais semblaient saisir ce que j'avais vécu. Car nous n'étions pas une ligne d'écoute, c'était assez loin de notre mandat. Mais cette femme avait mis la main sur notre numéro et la vie nous avait mis en relation toutes les deux. 

Ainsi, ce matin, je n'ai pas eu besoin de lui dire mon prénom, car elle m'a reconnue. À voir son sourire et son enchantement, elle semblait bien mieux qu'au moment où nous nous étions parlées au téléphone. J'étais émue de voir que cette petite flamme que j'ai ravivée de mon mieux il y a quelques mois a su persister et grandir depuis.

Nous avons discuté avec gaieté de ce drôle de hasard, presque incroyable, qui nous avait poussées l'une sur le chemin de l'autre. J'ai pris de ses nouvelles, sa situation s'était vaguement améliorée, mais pas assez à mon goût. Après moult conseils et encouragements, nous sommes arrivées à destination. Je lui ai laissé un numéro où j'espère qu'elle trouverait l'aide qu'il lui manque pour s'en sortir. Elle m'a serrée l'épaule avec affection, gratifiée de remerciements et de son plus beau sourire, puis nous nous sommes saluées et elle s'en est allée.

Reprenant la route, j'étais toute remuée par cette rencontre. À force d'y songer, j'ai compris que ce ne sont pas forcément mes conseils qui l'ont le plus aidée. Je crois plutôt que c'est de s'être recroisées qui a eu le plus d'importance pour elle. Je crois qu'elle peut à très juste titre considérer cela comme le signe, la raison pour laquelle elle doit continuer. Car ces choses-là, ça n'arrive pas pour rien. 

De mon côté, j'étais et je suis toujours, plusieurs heures plus tard, chamboulée par cet événement. Comment explique-t-on cela? Ce matin, il n'était pas prévu que je sorte. Je faisais de la couture et quelques items sont venus à manquer en plein milieu de mon projet. J'ai hésité avant de me décider à y aller, j'ai changé deux ou trois fois d'idées, j'avais un peu la flemme. Finalement, j'ai fini par sauter dans ma bagnole... et nos destins se sont croisés, pile à l'heure. 

Si on croit en Dieu, alors on lui attribuera cette coïncidence. D'autres inculperont les astres, le destin, le karma ou je ne sais pas quoi... Moi, je crois plutôt que la vie fait surprenamment bien les choses. Ce qui renforce ma croyance que même si parfois on s'insurge quand la vie nous fait mal, il n'y a rien qui arrive pour rien. Chaque obstacle nous rend plus fort, chaque défi forge qui nous somme. Et parfois, nous devenons le pion qui en avançant sur l'échiquier transformera le court de la partie dans la vie de quelqu'un d'autre. Quelles étaient les chances que tout cela arrive...? 

En tout cas, peu importe ce qui a provoqué cette rencontre surprenante, je suis émue et même reconnaissante d'avoir eu la chance d'être le rayon de soleil d'une autre personne. Je souhaite à cette femme que sa flamme se s'éteigne jamais et qu'elle ne perde jamais espoir, car son sourire à lui seul vaut la peine d'être sauvé.

2 commentaires:

  1. J'avoue que je suis en retard (j'ai pris du retard dans ma lecture de ton blog) J'en revient tout simplement pas!! Je me rappel de cet appel... et de la réaction non-verbal de nos anciens collègues... Encore une fois, je suis vraiment sous le choc! Quel rencontre que la vie a placé sur ton chemin et qu'elle belle acte que la vie lui a fait a cette femme de te mettre sur sa route.

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    1. Héhé lire ce message me ramène moi-même aux souvenirs de cet événement, qui effectivement, était lourd en émotions!

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